La Suisse, un modèle de démocratie ?

La démocratie suisse est souvent présentée à l’étranger comme un modèle à suivre, le parangon indépassable de la participation citoyenne. Historien à l’université de Lausanne et auteur de « Mainmise sur l’Etat social. Mobilisation patronale et caisses de compensation en Suisse (1908-1960) », Pierre Eichenberger, relativise le mythe.

Entretien réalisé par Joël Depommier
La Suisse se targue de sa démocratie modèle. A raison ?
PIERRE EICHENBERGER Je pense qu’il faut relativiser fortement. Il y a d’abord plusieurs éléments qui participent à une grosse déformation de l’expression politique. Seuls les citoyens suisses votent, ce qui exclut la participation des personnes étrangères. Dans un pays qui naturalise aussi peu, cela fait une grande partie de la classe ouvrière qui ne peut pas voter. De plus, il faut toujours rappeler l’introduction très tardive du vote des femmes en 1971 au niveau national, dans les années 1990 dans certains cantons. C’est extrêmement tard, et cela doit relativiser toute idée d’une Suisse particulièrement démocratique.
Les instruments de la démocratie semi-directe, soit le référendum et l’initiative populaire, sont certes des outils d’ouverture démocratique, mais on doit aussi rappeler qu’ils ont aussi un effet pervers. Les hommes ont par exemple très souvent refusé l’introduction du droit de vote féminin dans des référendums… cet outil a priori très démocratique a donc souvent eu un effet très antidémocratique.
De manière générale, les groupes avec de grandes capacités financières ont une force de frappe très importante et complètement disproportionnée dans cette arène, et parviennent mieux que les autres à se faire entendre grâce à ces instruments. Des économistes néolibéraux comme Wilhelm Röpke constataient d’ailleurs eux-mêmes, en s’en félicitant, un effet conservateur du système de démocratie semi-directe, permettant par exemple de limiter les dépenses de l’État ou de restreindre les politiques sociales, en instrumentalisant des sentiments fédéralistes ou xénophobes.
Jusqu’à l’année passée, il n’y avait pas de règle sur le financement des campagnes. Les patrons et la droite disposaient donc évidemment de moyens incomparablement supérieurs à ceux des forces progressistes. Ce déséquilibre de moyens peut expliquer les revers dans les urnes de propositions progressistes de politique sociale ou en matière de réglementation du travail. Historiquement, une des organisations qui s’est le plus impliquée s’appelle la Société pour le développement de l’économie suisse (SDES), qui a fusionné en 2000 avec l’Union suisse du commerce et de l’industrie (USCI), appelée aussi Vorort, pour former l’actuelle Economiesuisse. La SDES a été créée pendant la Seconde Guerre mondiale pour financer des campagnes référendaires. Dans les années 70, son budget était plus important que celui de l’ensemble des partis fédéraux gouvernementaux, cantonaux et fédéraux, et elle n’hésitait pas à acheter des journalistes et à inonder la presse d’articles non-signés pour favoriser sa propagande pro-patronale et xénophobe. On peut aussi noter ici l’importance d’ système politique peu professionnalisé, organisé autour de la milice. Cela est souvent vu comme positif et démocratique. Mais là aussi, il faut noter que le système de la milice rend de fait les politiciens très dépendants de l’argent, de postes futurs par exemple.

Pourriez-vous nous en dire plus sur ce fameux Vorort. Existait-il d’autres organisations ?
Le Vorort, comité directeur de l’USCI, se met en place dès 1870, soit 40 ans avant même que les partis politiques ne se structurent vraiment au niveau national. Le Vorort avait un poids décisif dans la politique économique suisse : on parlait à son propos de 8e conseiller fédéral. Cette organisation faîtière avait comme volonté de représenter l’ensemble des secteurs de l’industrie et du commerce. On y trouve les chambres de commerce, les milieux de l’industrie du textile, des machines et du grand commerce d’exportation, auxquels s’ajoutera le secteur pharmaceutique une fois structuré. A côté de cette organisation est fondée, en 1879, l’Union suisse des arts et métiers (USAM), axé sur le petit commerce et les PME. En 1912, c’est au tour des banquiers privés de fonder leur association.

Ces milieux patronaux vont pourtant soutenir la création de l’AVS en 1948. Comment l’expliquer ?
Le projet d’AVS représente pour une grande majorité de la droite et le patronat un moyen d’assurer à ce moment-là une sortie socio-politique contrôlée de la Seconde Guerre mondiale. Ces forces soutiennent l’idée car elles veulent éviter une deuxième Grève générale comme en 1918 et développer un modèle de construction politique nationale via les assurances sociales. Il faut aussi rappeler que cette mouture d’AVS est très minimale. Elle préserve aussi le système privé de prévoyance professionnelle des caisses de pension, qui s’est développé, pas à pas, depuis le XIXe siècle, et qui servait de juteux business aux assureurs vie comme la Rentenanstalt (aujourd’hui Swiss Life).
L’AVS est un projet de cohésion sociale relativement redistributif, mais conçu de façon à limiter son impact sur les intérêts privés. Ce modèle allait moins loin que les propositions précédentes de la gauche, et, après avoir été amélioré pendant les années 50 et 60, l’ancrage du principe des trois piliers dans les années 70 a acté le fait que l’AVS resterait minimale, un marchepied pour les affaires de la prévoyance professionnelle et les assureurs vie.

Outre le rôle du lobby patronal, le relatif conservatisme de la démocratie semi-directe suisse n’est-il pas lié à une mentalité propre aux Suisses, « petit pays au milieu de grandes puissances » ?
Cela relève plutôt des constructions historiques. Avant la Première Guerre mondiale, on constate qu’il y avait autant, si ce n’est plus de grèves en Suisse que dans d’autres pays européens. Dans Le Manifeste du parti communiste, Engels et Marx prennent même fait et cause pour les Radicaux suisses de 1848 ! En ce temps-là, la Suisse est le seul pays démocratique d’Europe et un des plus progressistes. Au début du XX e siècle, des changements s’opèrent. Les théories du darwinisme social se popularisent, l’anticommunisme prend racine, et les deux guerres mondiales, pendant lesquelles la Suisse parvient a rester neutre, font émerger l’image d’un exceptionnalisme helvétique, d’un Sonderfall, d’autant plus que la Suisse sort du dernier conflit en étant épargnée et extrêmement prospère au milieu d’une Europe en ruine.

« La paysannerie suisse a été, et demeure encore sous certains aspects, une des plus protégée au monde »

Cela nourrit peut-être un sentiment spécifique, qui va la faire échapper aux vagues de force communistes que l’on voit dans les autres pays européens. La Suisse reste en marge de ces mouvements progressistes et devient de fait une sorte de bastion conservateur. Le rôle du secret bancaire est ici important. Il contribue à donner à la Suisse cette place de parasite du capitalisme mondial et favorise la corruption généralisée par l’argent. Il y a un paradoxe à ce que l’argent sale des dictateurs du monde entier, celui des trafics les plus abjects, ait été enterré sous les trottoirs si propres (c’est bien le cliché à propos de la Suisse) des quais genevois et de la Paradeplatz de Zurich. Ces facteurs économiques profonds et de longue durée (on parle de quelque chose qui dure pendant un siècle !) sont très importants, plus importants que les clichés culturels.

La démocratie suisse a-t-elle été ouverte dès le début ? Et quid du vote paysan sur la durée ?
Si le système a pu afficher des traits censitaires et dans certains cantons, des interdictions pour les personnes sans ressource, il devient assez ouvert dès 1848 avec une large démocratisation. Les paysans y sont inclus. Il est très important de comprendre comment les intérêts paysans d’un côté, ceux des industriels et des banquiers d’un autre, et enfin ceux des travailleurs, interagissent entre eux. Contrairement à ce qui s’est passé en Suède par exemple, il n’y a pas eu d’alliance entre le mouvement ouvrier et la paysannerie contre le capital en Suisse. Les masses paysannes ont soutenu les intérêts du capital dans les urnes, en réprimant des grèves, en s’opposant au développement de l’État social et en refusant la fiscalité progressive.
Pourquoi les paysans font-ils cela ? Rien d’évident à cela. Ici encore, ce sont des raisons matérielles qu’il faut invoquer. Les paysans soutiennent le capital en contrepartie du soutien des industriels et des banquiers au protectionnisme agricole. La paysannerie suisse a été, et demeure encore sous certains aspects, une des plus protégée au monde. Les historiens appellent cela le bloc bourgeois-paysan, une alliance entre industrie, finance et organisations paysannes, scellée par des accords douaniers à la fin du XIX e siècle. C’est un échange : les paysans n’ont pas l’argent, ils ont le nombre, ce qui était crucial pour la bourgeoisie dans une société démocratique. Cela aussi explique le conservatisme de la Suisse, et là encore, on est loin du mythe de la Suisse pays modèle.

Voix populaire, n° 33, février 2025

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