Assemblée générale d’octobre 2006 : rapport du groupe de travail “Électricité”

Raison d’être et objectifs du groupe « Électricité »

Le projet de loi sur l’approvisionnement en électricité (LApEl) veut libéraliser une partie du marché de l’électricité. Bien que n’étant pas un service public au sens strict du terme, le marché suisse de l’électricité fonctionne comme tel: il exerce un monopole et il est très réglementé, afin d’assurer à tous les usagers un raccordement et un approvisionnement sûrs à des conditions équitables. La LApEl imposera notamment une séparation des activités de production et de distribution et la suppression du monopole par l’ouverture des réseaux à tout producteur qui voudra acheminer du courant vers ses clients.

C’est pourquoi un groupe de travail « Électricité » s’est créé, dès la constitution d’ACIDUS, afin:

  • d’étudier la LApEl et d’en comprendre les enjeux
  • de pouvoir défendre ce « service public » en connaissance de cause
  • de présenter éventuellement des propositions constructives.

Principales activités du groupe

Pour notre information, l’Association tessinoise de défense du service public nous avait commu-niqué son étude sur le projet de LApEl. Nous avons aussi étudié la riche documentation trouvée sur Internet et discuté avec un juriste pour mieux comprendre les aspects juridiques et politiques de la question.
Nous avons également interviewé deux conseillers nationaux vaudois, Mme A.-C. Menetrey (Verts) et M. R. Nordmann (PS). Malgré quelques réserves sur certains points de la loi, tous deux se montrent assez confiants dans la LApEl et minimisent ses risques pour le service public de l’électricité. Ils considèrent que la Suisse est contrainte de suivre le mouvement, et qu’il faut essayer de le faire en préservant le mieux possible certaines valeurs (telles que la défense de l’environnement, p. ex).
Nous avons consacré pas mal de temps et d’efforts pour participer à une consultation organisée par la sous-commission du Conseil des États pour l’Environnement, l’Aménagement du Territoire et l’Énergie (CEATE-E), qui proposait de modifier certains articles de la LApEl. But de ces modifications: assurer une meilleure organisation de l’exploitation et maintenir la souveraineté de la Suisse sur son réseau à très haute tension. La proposition prévoyait de regrouper ce réseau entre les mains d’une unique société nationale et de prescrire que la majorité des actions doivent rester en mains publiques.
En participant à cette consultation, nous avons voulu faire entendre une voix défendant le service public et faire connaître l’existence d’ACIDUS dans les sphères fédérales. A noter que, dans sa session d’automne, le Conseil des États a traité le projet de LApEl et a accepté la proposition de la CEATE-E.

Suite de notre travail
Nous prévoyons de compléter et d’adapter aux réalités vaudoises et romandes le dossier « Électricité » reçu de nos amis tessinois, afin de l’utiliser pour l’information. Mais nous voulons surtout nous occuper de certaines propositions de parlementaires, telles celles d’inscrire dans la loi des mesures pour réduire la consommation des ménages; non que nous soyons opposés aux économies d’énergie, mais on peut se demander si ce n’est pas la porte ouverte à une augmentation injustifiée des tarifs de cette catégorie de consommateurs…
Nous espérons que nos recherches nous permettront de faire un travail d’information au sujet de la LApEL et de ses retombées.

pour le groupe Électricité: J. Rouyet

LApEl – Loi fédérale sur l’approvisionnement en électricité

Acidus a écrit aux partis, syndicats, et autres associations importantes de la Suisse une lettre leur demandant quelle est leur position face à l’adoption par les chambres fédérales de la LApEl, loi fédérale sur l’approvisionnement en électricité. Nous vous informerons sur le résultat de leurs réponses.

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Rapport du Conseil fédéral sur les négociations à l’OMC/AGCS et les dérogations dans le domaine des services publics et du système desubvention

Rapport du Conseil fédéral sur les négociations à l’OMC/AGCS et les dérogations dans le domaine des services publics et du système de subvention
Réponse au postulat 03.3456 de la Commission de politique extérieure du Conseil national du 14 août 2003
« Négociations de l’OMC. Dérogations dans le secteur des services publics et aides publiques. » le 2 décembre 2005 2
Condensé
L’économie suisse est principalement une économie de services : le commerce de services joue un rôle majeur, tant sur le marché domestique qu’au niveau du commerce extérieur. La libéralisation de l’accès aux marchés mondiaux est déterminante non seulement pour les exportateurs suisses de services, mais aussi pour l’économie dans son ensemble. Les Membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ont mis en place le seul accord multilatéral sur les services existant à l’heure actuelle, l’« Accord général sur le commerce des services » (AGCS), afin que tous soient sur un pied d’égalité sur les marchés mondiaux..
Le présent rapport remplit le postulat 03.3456 de la Commission de politique extérieure du Conseil national du 14 août 2003 qui invite le Conseil fédéral à présenter au Parlement, dans la perspective des négociations qui se déroulent dans le cadre de l’OMC, un rapport sur les dérogations qui pourraient se relever nécessaires aux plans national, cantonal et communal dans le secteur des services publics, notamment en ce qui concerne les aides publiques. Le rapport démontre l’importance de l’AGCS pour la Suisse et en explique les principes. Il expose par ailleurs la stratégie du Conseil fédéral concernant les négociations en cours dans le cadre du cycle de Doha et présente la structure des négociations et les processus de consultation. Les engagements contractés par la Suisse et ceux qu’elle a proposés sont notamment analysés en détail sous l’angle du service public et des régimes de subvention. Le rapport traite également, en réponse à la demande des postulants, de la question des dérogations qui pourraient se révéler nécessaires sur les plans national, cantonal et communal dans le secteur des services publics. Il est entre autres fondé sur les réponses du Conseil fédéral aux interpellations Gysin 03.3078, Strahm 02.3712, Ehrler 02.3613, Bühlmann 03.3168, Vollmer 02.3095, Bruderer 02.3298 et à la motion Zisyadis 02.3478.
Le rapport décrit la souplesse de l’AGCS. Il est en effet possible de prendre des engagements concernant l’accès aux marchés et le traitement national et de décrire précisément les secteurs concernés par ces engagements, en stipulant les réserves, le cas échéant.
Cette souplesse n’est pas synonyme de risque pour le service public ; elle est au contraire idéale pour le protéger. Le rapport souligne les expériences, toujours positives, que la Suisse a faites avec l’AGCS dans le cadre du service public. Depuis que l’accord existe, il n’y a pas eu de problèmes se soldant par une réduction du service public du fait de l’AGCS. La ligne de conduite adoptée par le Conseil fédéral, qui consiste à ne pas prendre d’engagements contrevenant à la législation en vigueur sur le service public, s’est révélée un succès tant dans les négociations que dans l’application des résultats. Cela tient notamment au fait que la Suisse a, par rapport à d’autres pays économiquement avancés, une législation particulièrement élaborée concernant le service public. Les spécificités de notre législation en matière de service public et de fédéralisme sont ainsi totalement respectées.
S’agissant des régimes de subvention, le Conseil fédéral part du principe que d’éventuels engagements spécifiques de la Suisse ayant trait au traitement national seraient applicables aussi aux politiques de subvention. Par conséquent, s’il existe des engagements spécifiques de ce type, l’octroi de subventions ne doit pas entraîner dans les faits de discrimination des fournisseurs de services étrangers. Il va de soi que d’autres critères de décision, non discriminatoires, pour l’attribution de subventions sont réservés et qu’ils peuvent continuer d’être appliqués même si des engagements spécifiques ont été pris en faveur du traitement national. Cela reflète l’approche de l’AGCS, qui consiste à se concentrer sur les deux thèmes principaux de l’accès aux marchés et du traitement national pour le commerce des services.
Concernant la nécessité d’une clause d’exception horizontale, le Conseil fédéral a constaté qu’une exclusion horizontale des prestations du service public n’était pas une bonne solution pour la Suisse et que cette voie irait à l’encontre de ses intérêts. Du fait de la structure de l’AGCS et des négociations ainsi que de la stratégie, jusque-là efficace, du Conseil fédéral, il serait judicieux de continuer à examiner d’éventuels engagements dans chaque secteur et de ne pas opter pour une clause horizontale. Le service public et les possibilités existant pour son financement sont ainsi suffisamment protégés et il n’est pas nécessaire de prévoir une exception pour le service public dans la liste d’engagements. La stratégie du Conseil fédéral, qui consiste à tenir compte de l’ensemble de la législation ayant trait au service public avant de décider de contracter des engagements dans ce domaine, garantit qu’il n’y aura pas
non plus de problèmes à l’avenir.

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Référendum contre la privatisation du Service des automobiles et de la navigation – SAN

Le 17 avril, le Grand Conseil a approuvé à une voix de majorité la privatisation larvée du SAN, un service public qui – à ce qu’on prétend – ne fonctionnerait pas pour le mieux et serait donc mieux géré par une entreprise privée. Quels que soient son nom et les raisons avancées, l’opération vise le démantèlement d’un service public rentable pour l’État. ACIDUS ne peut accepter cette privatisation qui va à l’encontre de ses objectifs et de sa charte, quels que soient par ailleurs les dysfonctionnements reprochés au SAN.

Le comité d’ACIDUS a suivi les événements et a décidé de se joindre au comité référendaire. Toutefois, nous pensons que c’est toute l’association qui doit s’engager et pas seulement son comité. Aussi nous vous prions de télécharger une feuille de référendum, à imprimer, signer et faire signer autour de vous, et à renvoyer avant le 6.06.2007 à l’adresse indiquée (ATTENTION! Référendum = UNE feuille pour UNE commune et signataires de nationalité suisse!). L’argumentaire peut être chargé à la même adresse, au site de la Fédération syndicale SUD:
www.sud.ch

Nous comptons sur l’engagement de chacun-e pour collecter des signatures et vous prions de nous mailer le nombre de signatures que vous aurez récoltées.

Offices postaux – Les seniors paieront

Courrier des lecteurs du Nouvelliste du 13.11.2006

De plus en plus, les règlements postaux en Suisse deviennent compliqués car il se font via l’internet. A terme n’y aura-t-il plus que des personnes âgées à faire la queue dans les officines postales?

Il faut savoir que dès le 1er janvier 2007, la poste va augmenter de 50% la taxe prélevée sur chaque bulletin réglé au guichet, taxe qui passera à 90 centimes.

Le relèvement des prix à pour but d’améliorer le rendement de cette prestation. Les services et les entreprises vont donc pousser leurs débiteurs à ne plus les régler en se rendant dans un bureau de poste.

En 2005, sur un total de 600 millions de paiements en Suisse, via la poste 230 millions des bulletins ont été traités aux guichets soit 38% du total, 45 millions ont été réglés par enveloppe et 330 millions via l’internet 55%.

Cela signifie-t-il qu’à terme les offices postaux n’accueilleront plus que des personnes âgées, incapables de se mettre à l’informatique?

On ne peut dire cela: actuellement c’est encore l’ensemble de la population, sans distinction d’âge, qui se rend dans les bureaux postaux.

La seule chose sûre c’est que le total des versements au guichet va diminuer.

Louis Perruchoud, Réchy

La Poste «Ymago» – Catastrophe sociale

05.12.2006 – Courrier lecteurs du Nouvelliste

Le «Post News», distribué dans tous les ménages, invite les usagers du géant jaune à acheter dans ses post shops offices de poste: des appareils de photos, des coffrets à thé, du chocolat, des jeux pour enfants, etc. La Poste nous a aussi fait parvenir, ces derniers jours, un catalogue d´une trentaine de pages pour nos achats de Noël. S´agit-il du nouveau service public de La Poste? Il serait grand temps que les administrations communales s´y mettent aussi!
Le «Post News» nous annonce aussi une autre bonne nouvelle: «Plus proche de la clientèle, mais aussi plus rentable, tel sera le réseau de demain.» Ses responsables annoncent un bénéfice de plusieurs centaines de millions, en constante augmentation depuis plusieurs années, malgré, selon M. Kern, une baisse sensible du chiffre d´affaires. Il s´agit là des mystères insondables de la nouvelle économie!
Il n´est pas étonnant devant de telles anomalies que le conseiller national, Jean-Noël Rey, monte aux barricades puisqu´en tant que directeur général de La Poste, il fut le premier à sortir ce service public des chiffres rouges sans diminution de prestations ou de suppressions d´emploi.
Avec le projet Ymago de M. Kern, La Poste sera «plus proche de la clientèle» tout en supprimant 200 bureaux de poste avec leur personnel; mais l´épicerie du village prendra la relève! Pour ce responsable de La Poste, «C´est la seule façon», je cite: «d´assurer la desserte de base avec brio, aujourd´hui comme demain. Ymago nous permettra de nous concentrer sur la vente et de freiner la baisse du chiffre d´affaires». Toujours selon M. Kern, clients et autorités communales le félicitent et s´en réjouissent! Même si, dans les épiceries, les versements ne pourront se faire qu´avec la postcard et ceux qui ne l´ont pas devront se déplacer dans les offices de poste voisins.
M. Jean-René Germanier, seul membre valaisan de la Commission fédérale poste et télécommunications, lors d´une interview à Canal 9, vous soutenez le projet Ymago qui, selon vous, sera une bonne chose pour les régions périphériques comme le Valais et l´économie du pays en profitera. La suppression de nombreux postes de travail et le fait que des personnes âgées devront se rendre dans une autre localité pour effectuer des paiements en espèces… cela ne vous touche pas, M. le conseiller national? Vous oubliez, M. Germanier, que le bureau de poste est très souvent un lieu de rencontre pour la population locale, et qu´il est desservi par un personnel apprécié par les usagers pour sa compétence et le soin qu´il met à garantir le secret postal.
Je constate, jour après jour, que La Poste suit le même chemin que Swisscom: en 1994, en Valais, Télécom comptait 840 collaboratrices et collaborateurs, aujourd’hui il n´en reste même pas une centaine!
Alors à quand la privatisation de La Poste?
Werner Haenggi, Lens

A propos de La Poste – Scandalisée!

Nouvelliste du 13.11.2006 – Courrier des lecteurs

Je suis scandalisée des propos tenus par Mme Balet, lors de l’émission de la RSR «Le grand huit» du lundi 6 novembre 2006. Cette dame est confinée dans sa bulle de privilégiée et d’égoïste.

Ben voyons! Baissons les salaires, supprimons les places de travail dans les régions périphériques, exilons les autochtones et faisons à la place des résidences secondaires luxueuses pour les managers, financiers stressés des villes.

En ce qui concerne la poste, il se passe exactement ce que les dirigeants ont voulu.

Diminuer les heures d’ouverture des bureaux rescapés et mettre des heures d’ouverture inadéquates pour mieux les fermer ensuite.

Vous aimeriez, vous, utilisateurs de la poste, qu’on vous notifie votre commandement de payer entre votre salade et vos yogourts. Quelle épicerie du village sera ouverte de 6 h à 21 h?

Pour autant qu’il reste encore une épicerie dans le village, et qui se souciera de la santé de l’épicier à cause des ces journées interminables?

Sûrement pas les décideurs de ces résolutions avant-gardistes?

Mary-Claude Cordonier, Vérossaz

Définition de l’usager des services publics

Introduction de Jeannot Gilles, l’usager des services publics, Paris, PUF, Que sais-je, 1998

L’usager des services publics ; l’expression fait bloc. L’usage, en l’occurrence, consacre cette liaison. Si on parle de « l’usager des transports en commun » ou de « l’usager des services administratifs », « l’usager de la brosse à dent » ou « l’usager du presse purée » semblent plus mal venus. On est, le plus souvent sinon exclusivement, usager d’un service public, d’un équipement public (piscine, centre de loisir..) d’un domaine public (la route, un parc,…) ou d’un bien public, comme la langue, la monnaie ou une méthode mise à disposition de tous7. Ainsi, c’est moins l’usage en soi qui définit l’usager qu’une certaine relation établie avec la sphère publique. Cet aspect s’inscrit dans une histoire mouvementée de ce terme.

Attesté dès le XIVe siècle, le terme « usager » désigne un membre d’une communauté qui possède de manière collective bois et pâtures : les « usages » ou les « communaux ». L’usager se définit alors par une appartenance et une appropriation de la terre, même si celle-ci est indivisible entre les membres présents et à venir de la communauté. Cette tenure collective fait le pendant d’un autre régime d’appropriation, associé au système féodal, par lequel le vassal tient sa propriété de son suzerain et peut accorder, moyennant paiement d’une redevance, le droit d’utiliser cette terre. Par là, la filiation de ce terme se distingue aussi de celle des premiers services publics qu’étaient les fours et moulins banaux8. Le moulin banal appartient au seigneur et les paysans sont contraints d’y porter leur grain. Ils n’en sont pas, au sens de cette époque, usagers. Ainsi se dessine déjà une opposition entre deux formes de relation à la chose publique, l’une à travers une appropriation communautaire et l’autre à travers une prestation de service.

Cette tenure collective qui a survécu à l’ombre du système féodal est attaquée dès le seizième siècle. Mais, à la différence de l’Angleterre (enclosures), la mise en cause sera progressive, le code forestier en 1827 transformant finalement en simple servitude cette forme de copropriété des habitants. Cette progressivité se révèle dans des détournements du vocabulaire. De la commune « pâturage appartenant à une communauté d’habitants » telle que la définit l’encyclopédie Diderot, on passe en 1793 à la commune « société de citoyens » puis à la commune personne juridique. Les communaux rentreront alors dans le domaine privé de la commune9. Les habitants ne sont plus alors porteurs que d’un « droit d’usage », le terme d’usager se restreint alors au sens qu’il lui est donné dans les articles 625 à 636 du code civil.

L’usager dans le code civil comme l’usufruitier, sont des catégories issues du droit romain : le jus utendi ou usus, droit d’user de la chose et jus fruendi ou fructus, droit de recueillir les fruits. Le droit d’usage en ce sens est une version limitée du droit de l’usufruitier : un droit incessible et, hormis dans le cas d’une habitation, tellement réduit que l’on a admis que celui à qui était fait un legs d’usage pourrait percevoir la part de fruits nécessaire à ses besoins et à ceux de sa famille. L’usager en ce sens est celui qui a un droit d’usage restreint et incessible sur un bien.

C’est par un glissement de ce sens dans la langue juridique que naît son emploi moderne, alors que se forge la nouvelle théorie du service public au début du siècle. Dans un arrêt fondateur de 1906, la question fondamentale pour le commissaire du gouvernement Romieu, à propos des utilisateurs d’une ligne de tramway, s’énonce ainsi : « Il faut donc rechercher si les usagers ont un droit au fond à exiger l’intervention de l’administration »10. L’emploi de ce terme ne se généralisera qu’un peu plus tard alors que cette idée de droit d’usage se diffuse dans la société comme le constate, inquiet, un observateur de 1926 : « Si ce mauvais état des chaussées justifie en partie les nombreuses réclamations qui émanent des usagers, ceux-ci sont devenus beaucoup plus exigeants qu’ils ne l’étaient avant 1914″11. Derrière l’usager râleur, promis à un bel avenir, se profile les prémisses d’une revendication collective.

Cependant, l’effectivité de l’accès aux services public se jouera moins dans le monde des juristes que, quelques années plus tard, dans celui des ingénieurs. Après la seconde guerre mondiale, il faut attendre la fin des années cinquante pour que l’usager s’impose comme une catégorie centrale de l’action publique. Dans l’immédiat après guerre, les préoccupations vont plutôt vers les infrastructures « lourdes » que vers la consommation. Le premier Plan de modernisation et d’équipement ne classait qu’en fin de liste des priorités la production de biens de consommations, fussent-ils « essentiels ». Pour l’habitat, la période dite de « reconstruction » est une période durant laquelle on construit en fait très peu, les premiers programmes importants de logements qui viennent apporter une réponse à une crise du logement antérieure à la guerre émergent vers 1955. Progressivement, cependant, alors que l’on sort de la pénurie, se pose la question de l’adéquation de l’offre et de la demande des ménages. Les ingénieurs sont alors contraints de s’éloigner de la seule résolution de problèmes techniques pour saisir des problèmes sociaux. Cette période est aussi celle de la diffusion des nouvelles méthodes d’organisation du travail issues des missions de productivité effectuées par les ingénieurs et les industriels aux États-Unis qui trouveront des applications dans l’offre de biens de consommation.

L’usager apparaît alors au confluent de la jonction entre l’offre et la demande et de la diffusion au sein de l’intervention publique d’un projet de rationalisation industrielle. Il devient une des composantes du projet de rationalisation de la production. Les « grilles d’équipement » de l’ingénieur Dupont publiées en 1959 dans la revue Urbanisme12, et actualisées à plusieurs reprises par la suite, témoignent, dans ce domaine, de ce projet « d’ordonner la technique à l’humain » ainsi que le propose P. Sudreau le ministre de la construction de l’époque. Concrètement, il s’agit pour une ville d’une taille donnée de préciser toutes les surfaces des constructions des logements et des équipements associés (le lycée, la gendarmerie, la poste, le service social, la piscine…). On mobilise alors diverses enquêtes pour définir ces normes de besoins. Pour les transports urbains, dès 1965 sont engagées les « enquêtes ménages » réalisées par interviews. Elles permettent de recueillir les caractéristiques de chacun des déplacements effectués la veille (motif, durée, moyen de transport utilisé…), de dégager des nombres de déplacements moyens par personne et par motif et donc des dimensions des d’infrastructures à prévoir.

S’il y bien une prise en compte, par ces ingénieurs, des besoins, la logique de l’offre reste dominante, et l’usager est tenu de rentrer dans les cadres imposés par les contraintes propres aux services publics. Il faut donc rationaliser les comportements. C’est là tout le processus éducatif des services publics. L’action d’EDF est sûrement l’une des plus élaborée dans ce domaine. En effet l’électricité étant non stockable et les coûts d’infrastructures très importants, développer les usages et répartir au mieux la demande sur la durée est un enjeu essentiel. Dès 1960 des « conseillères ménagères » sont envoyées dans les foyers pour faire la démonstration de la supériorité de l’électricité sur le bois, le gaz ou le charbon. De même, l’application des principes de la tarification au coût marginal, à la même époque, malgré des différences de méthode, ne relève pas d’une autre finalité (cf. chap. II). Puis ce seront les campagnes pour le chauffage électrique intégré qui promeuvent parmi les usagers de nouvelles normes d’isolation, ceci jusqu’aux campagnes anti-gaspi après la crise pétrolière de 1973.
mouvement des voyageurs s’effectue pendant les pointes d’une façon comparable à celui d’un flux dans la conduite. L’un comme l’autre subissent les effets de l’état, des dimensions et du profil de l’espace environnant qui agissent sur leur déformabilité, leur compressibilité, leur vitesse d’écoulement et sont susceptibles, s’ils sont mal adaptés de donner lieu à des effets tourbillonnaires, à des coups de bélier, à des pertes de charge exagérées (…) »13.

Besoins à satisfaire, comportements à encadrer, flux à écouler…, l’exemple des grilles d’équipement ou la dernière citation accréditent la vision critique d’une machine disciplinaire, promue par les disciples de Michel Foucault. Cependant, progressivement, la violence de l’encadrement des comportements s’estompe, soit que l’éducation du public soit accomplie, soit que les contraintes techniques s’allègent. L’offre de services publics s’inscrit dans la dynamique plus large du développement de la consommation. Les services sont de plus en plus disponibles et, progressivement, le niveau de qualité s’accroît. Des programmes d’équipement viennent redonner un nouveau souffle aux grands services publics de réseaux : programme électronucléaire lancé en 1974 ; RER A pour la RATP, dont le tronçon central est ouvert en 1977 ; achèvement du « rattrapage » téléphonique vers la fin de cette décennie ; TGV, dont la première ligne est ouverte en 1981 et qui se développe encore. Ce renouveau technologique n’invalide pas encore le principe industriel de standardisation de l’offre.

Le service public se construit alors à partir du compromis entre un principe d’uniformité d’une offre industrialisée et un principe d’égalité de traitement. La péréquation tarifaire comme une certaine rigidité bureaucratique et une standardisation des produits offerts actualisent au quotidien pour les français ce compromis. Le compteur bleu (1963), la carte orange (1975) et le téléphone gris ont sûrement autant fait pour propager l’idée d’une égalité des citoyens devant les services publics que bien des jurisprudences du Conseil d’Etat inconnues des usagers. Cette égalité peut aussi être lue en termes moins positifs, comme égalisation, comme non-reconnaissance de la singularité de chaque situation. Saisis au pluriels les usagers sont alors la référence de l’action, objets de mesure et d’enquêtes, mais saisi au singulier, chaque usager apparaît avec ses attentes et pratiques singulières comme un grain de sable qui risque de bloquer la machine.

Deux mouvements, relativement récents viennent cependant réintroduire la singularité de l’usager dans les dispositifs de production des services publics.
– Des services publics ont été conduits à s’interroger activement sur ce qui fait la qualité de leurs prestations aux usagers et à introduire de nouvelles méthodes de gestion plus réactives.
– Diverses tentatives de dérégulation ou de privatisation, encore qu’aucun de ces termes ne soit vraiment adéquat, ont tendu à bousculer certaines rigidités bureaucratiques ou à remettre en cause des monopoles en faisant de l’usager un acteur économique sur un marché.

Ces deux mouvements sont souvent confondus à travers l’évocation du passage de l’ « usager » au « client », ils sont cependant disjoints. Le premier fait écho à une évolution de l’organisation du travail dans les entreprises de services qu’elles soient publiques ou privées, le second s’inscrit dans une réflexion sur les modalités de régulation de l’offre publique sur un marché. Les implications du premier sont plutôt du côté de l’organisation du travail, celles du second du côté du statut de ces services dans la société. Leurs domaines de pertinence ne sont pas les mêmes non plus. La réflexion sur l’ouverture au marché concerne seulement les services qui sont facturés aux usagers alors que les transformations du travail, comme l’informatisation, se retrouvent aussi bien dans les services publics industriels que dans les administrations. Mais leurs effets directs et indirects s’entrecroisent souvent dans la sphère large des services publics incluant aussi bien les grands monopoles de services, comme EDF ou France télécom, les administrations ou les services publics locaux.

Le présent ouvrage est consacré à ces dernières mutations et à l’évolution du statut de l’usager dans sa relation avec les services publics qu’elles entraînent, autour des transformations dans le domaine de la gestion (chapitre I), autour de l’introduction de régulations de marché (chapitre II), pour saisir enfin (chapitre III) comment tout ceci conduit à ressaisir l’histoire des relations entre la figure de l’usager et celle du citoyen. L’attention sera plus particulièrement portée sur les services publics industriels et commerciaux, sans cependant négliger les autres services publics lorsque certaines tendances y sont plus clairement illustrées. Ces mouvements trouvent leur origine au sein de l’appareil de production des services publics et non dans l’émergence d’un rassemblement d’usagers. Ceci explique ce qui n’est qu’apparemment un paradoxe, le fait que, dans cet ouvrage consacré aux usagers des services publics, il sera plus question des services publics et de leur évolution que des usagers eux mêmes, de leurs attentes ou de leurs pratiques. L’usager ne préexiste pas aux relations ouvertes entre les pouvoirs publics et l’individu par la mise à disposition d’un service, relation de service, relation marchande, relation de citoyenneté.